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ALBERT CAMUS
sur les " Rivages " de
la MÉDITERRANÉE
conférence faite le 1er Avril 2003 au
FORUM UNIVERSITAIRE de Boulogne-Billancourt
par Sylvie Petin,directrice du Forum Universitaire
Préparant cette conférence, je songeais à celle faite la semaine
dernière par Françoise Chatel de Brancion sur l'écrivain grec Kazantzaki ;
et m'est revenu en mémoire le texte d'un exposé fait par Camus au couvent des
Dominicains de Latour Maubourg en 1948.
Il avait été invité par eux pour répondre à la question : " Qu'est-ce que
les incroyants attendent des croyants ? "
Camus répondit :
" Je partage avec vous la même horreur du Mal. Mais je ne partage pas votre espoir et je continue à lutter contre cet univers où des enfants souffrent et meurent … si le Christianisme est pessimiste quant à l'Homme, il est optimiste quant à la destinée humaine. Eh bien ! je dirai que pessimiste quant à la destinée humaine, je suis optimiste quant à l'Homme… "
Mais revenons à Camus sur les rivages méditerranéens.
Camus est engendré par la Méditerranée; le ciel méditerranéen, le parfum du
maquis, le bruit des cigales, la chaleur des pierres, les vagues de la Méditerranée,
tout cela transparaît dans la plupart de ses ouvrages, que ce soit ses Essais
(" L'Été ", " Noces " bien
sûr, mais aussi son théâtre et ses Récits comme " L'étranger " et " La
peste ").
Pour Camus, ses liens avec la Méditerranée, montrent une véritable histoire
d'amour qui commence dès sa naissance. Histoire d'amour intellectuel et histoire
d'amour sensuel ou physique.
En effet, pour Camus, la Méditerranée représente :
Une
terre et une mer qui suscitent une véritable jouissance d'être, une nature à l'état
pur qui fait tomber les masques.
Et la Méditerranée, c'est aussi
pour Camus une histoire d'amour intellectuel, amour intellectuel
pour la culture grecque.
Il y a deux façons de regarder une mer, surtout une mer intèrieure comme
l'est la Méditerranée. Soit elle peut être considérée comme une frontière naturelle
qui permet de se protéger des invasions et de s'enfermer dans son individualité,
soit elle peut être considérée comme un trait d'union, trait d'union qui relie
des espaces et des temps.
Tel est le choix de Camus ; c'est la Méditerranée trait d'union qui le retient
; et lorsqu'on met un trait d'union entre deux mots, le nouveau mot ainsi créé est
une nouvelle entité qui permet de nommer une nouvelle réalité.
Le monde méditerranéen pour Camus relié par la Méditerranée est un ensemble,
certes composé de différentes réalités mais qui, pris en soi, révèle une unité de
paysages et de cultures. Et ceci non pas dans le dessein de s'opposer à d'autres
unités, mais dans celui d'épanouir une personnalité.
C'est d'ailleurs ce qu'il dira lors de son discours d'ouverture de la Maison
de la Culture à Alger en 1937. C'est aussi ce qu'il écrira, lorsqu'il créera,
en décembre 38, la Revue " Rivages " avec Emmanuel Roblès (d'où le
titre de mon exposé d'aujourd'hui), revue de culture méditerranéenne dont
le but, est-il dit, n'est pas de montrer une quelconque supériorité de la culture
méditerranéenne mais de figurer " une
surabondance de vie " qui s'exprime sur
les rivages de la Méditerranée.
"Il n'échappera à personne
qu'un mouvement de jeunesse et de passion pour l'homme et ses œuvres
est né sur nos rivages.
Il s'exprime dans les domaines les plus divers : théâtre, musique, arts plastiques
et littérature … avec un commun amour de la vie … sans doute à contempler toujours
le même gonflement de la mer dans une baie toujours semblable, il est impossible
que des hommes ne se créent pas une sensibilité à bien des égards commune.
..
De Florence à Barcelone, de Marseille à Alger, tout un peuple grouillant et
fraternel nous donne les leçons essentielles de notre vie.
Au cœur de cet être innombrable doit dormir un être plus secret puisqu'il suffit à tous.
C'est cet être nourri de ciel et de mer, devant la Méditerranée fumant sous
le soleil, que nous visons à ressuciter, ou du moins les formes bariolées de
la passion de vivre qu'il fait naître en chacun de nous" .
Mon exposé va se dérouler en trois parties :
- Première partie : la vie de Camus, intrinsèquement liée à la Méditerranée;
né à Mondovi en Algérie et enterré à Lourmarin.
- La deuxième partie portera sur sa passion sensuelle pour la Méditerranée
et la manière avec laquelle il nous la fait partager dans ses textes.
- La troisième et dernière partie tentera de montrer son amour de la culture
grecque. Camus, fils d'Ulysse, d'Antigone et de Prométhée.
Sans doute, aurais-je dû faire une quatrième partie, une partie
consacrée à sa réflexion sur la guerre d'Algérie, puisque de nombreux textes
dont, bien sûr, ses " Chroniques
algériennes " sont consacrés aux Évènements, mais je
ne l'ai pas fait ; d'abord pensant que le temps me manquerait mais surtout,
pensant que les trois premières parties suffiraient à faire sentir la souffrance
qui a été la sienne depuis 1939, puis les massacres et la répression de Sétif
en mai 45 jusqu'à sa mort en 1960.
Première partie: sa biographie
Camus naît en novembre 1913 à Mondovi en Algérie. Son père, d'origine alsacienne, était
ouvrier dans une exploitation vinicole; sa mère est d'origine espagnole. Dès
ses premières années, il se trouve confronté à la mort, violemment; la guerre
de 14 éclate alors qu'il n'a qu'un an; la beauté du paysage qui l'entoure,
la douceur du soleil et de l'ombre des pins parasols n'allègent pas le malheur
qui s'abat sur la famille: son père est mobilisé dans les zouaves, il blessé à la
bataille de la Marne et meurt à l'hôpital de Saint Brieuc.
Camus écrira dans "L'Été":
"J'ai grandi, comme tous les hommes de mon âge, au tambour de la première guerre; notre histoire n'a pas cessé d'être meurtres, injustice et violences".
Après la mort de son père, sa mère, pour faire vivre sa famille, part s'installer à Alger, dans un quartier populaire; ces quartiers où mieux qu'ailleurs, peut-être, s'imposent la solidarité et la joie de vivre.
"Je n'ai pas appris le goût de la justice dans Marx, je l'ai appris dans la misère".
A 16 ans, il découvre "Les nourritures terrestres" de Gide,
livre qui fit scandale à sa parution par la sensualité qu'il dégageait.
Le titre du livre enchante Camus et lui fait présager ce qu'il ressent déjà avec
sa sensibilité d'adolescent, mais c'est la déception; il connaît d'autres nourritures,
tout aussi terrestres, mais qui lui semblent plus pures, plus riches, plus
substantielles.
Il écrira :
" J 'avais 16 ans lorsque je rencontrai Gide pour
la première fois.
Un jour mon oncle me tendit un petit livre à couverture parcheminée, en m'assurant
que cela m'intéresserait. Je lisais tout, confusément, en ce temps-là ; j'ai
dû ouvrir " Les nourritures terrestres " après avoir terminé " Lettres de femmes " et
un volume des " Pardaillon ".
Ces invocations me parurent obscures. Je bronchai devant l'hymne
aux biens naturels.
A Alger, à seize ans, j'étais saturé de ces richesses ; j'en souhaitais d'autres,
sans doute… je rendis le livre à mon oncle et lui dit qu'il m'avait en effet,
intéressé.
Puis je retournai aux plages, à des études distraites et des lectures oisives… le
rendez-vous était manqué. "
Alors qu'il n'a que 17 ans, il a sa première attaque de tuberculose,
cette maladie qui ne lui laissera pratiquement jamais de répit! ... le père
est mort, la mère travaille durement, la maladie est là ... qu'est ce que le
bonheur? Il y répondra plus tard.
Il poursuit ses études à Alger et rentre en classe de Lettres supérieures où il
a pour professeur Jean Grenier ; c'est sur ses conseils qu'il découvre "La
voie royale" que Malraux vient de publier mais surtout un
livre inconnu " La douleur " d'André de Richaud.
Il dit :
" Je rencontrai Jean Grenier. Lui
aussi me tendit un livre ; ce fut un roman d'André de Michaut qui s'appelait " La
douleur ".
Je ne connais pas André de Michaut, mais je n'ai jamais oublié son beau livre,
qui fut le premier à me parler de ce que je connaissais : une mère, la pauvreté,
de beaux soirs dans le ciel… je lus en une nuit, et au réveil, nanti d'une étrange
et neuve liberté, j'avançais, hésitant sur une terre inconnue.
Je venais d'apprendre que les livres ne versaient pas seulement l'oubli et
la distraction. Mes silences têtus, ces souffrances vagues et souveraines,
le monde singulier, la noblesses des miens, leur misère, mes secrets enfin,
tout cela pouvait donc se dire… "
Jean Grenier, son professeur en classe de Lettres Supérieures,
deviendra son maître et son ami; philosophe, essayiste, Grenier regarde l'existence
avec poésie, ironie, et un scepticisme grave qui marquera profondément Camus.
Camus, plus tard, rédigera une préface à la deuxième édition de l'ouvrage
de Grenier " Les îles ".
Il y écrira :
"Je croyais, alors, que la vérité du monde était dans sa seule beauté, et dans les joies qu'elle dispensait; nous vivions, alors, dans la sensation, à la surface du monde, parmi les couleurs, les vagues, la bonne odeur des terres; mais un homme vint, il vint nous dire que ces apparences étaient belles mais qu'elles devaient périr et qu'il fallait alors les aimer désespérément; la mer, la lumière, les visages, dont une sorte d'invisible barrière soudain nous séparait, s'éloignèrent de nous sans cesser de nous fasciner"
Grenier venait de l'initier au désenchantement.
"Je dois à Grenier un doute qui n'en finira pas",
dit-il.
Le virage est pris; les noces charnelles avec la terre ne suffisent
plus à le satisfaire. L'Absurde le plaque au mur de la réalité.
D'ailleurs en 1933, l'avenir du monde s'obscurcit; Hitler arrive au pouvoir.
Camus ne conçoit pas la vie sans l'engagement pour la liberté et la fraternité;
il milite dans le mouvement antifasciste "Amsterdam-Pleyel", mouvement
fondé par Henri Barbusse et Romain Rolland. 1933, c'est aussi
l'année où Malraux fait paraître "La condition humaine" ...
1934, Camus adhère au Parti Communiste; il gardera sa carte jusqu'en
37, c'est d'ailleurs, grâce à elle qu'il se verra confier la direction de la Maison
de la Culture d'Alger que contrôlait le parti. Il voit dans le Parti communiste,
ce qu'il verra dans la Résistance, un mouvement de solidarité. On lui donnera
comme fonction de faire connaître le message communiste dans les milieux musulmans.
Il poursuit ses études de Philosophie à la Faculté d'Alger.
En 1936, à 23 ans, il soutient un DESS de Philosophie sur : "Les rapports
de l'Hellénisme et du Christianisme, à travers Plotin et Augustin".
Une réflexion sur les routes méditerranéennes de la pensée!
En 36, il devient, aussi, homme de théâtre, acteur et plus encore, auteur.
Il fonde une troupe " Le théâtre du travail " et c'est pour ce théâtre
qu'il rédige sa première pièce "Révolte dans les Asturies" ;
elle est interdite ... peu importe, elle est écrite et les écrits restent.
1936, c'est aussi le succès du Front populaire en France mais aussi le début
de la guerre civile en Espagne et l'occupation de la Rhénanie par l'Allemagne.
1937, il prend, donc, la direction de la Maison de la Culture; il y fera un
discours d'inauguration en forme d'hymne émouvant à la Méditerranée.
"Ce bassin qui relie une dizaine
de pays, les hommes qui hurlent dans les cafés chantants d'Espagne, ceux
qui errent sur le port de Gênes, sur les quais de Marseille, la race
curieuse et forte qui vit sur nos côtes, sont sortis de la même famille;
lorsqu'on voyage en Europe, si on redescend vers l'Italie ou la Provence,
c'est avec un soupir de soulagement qu'on retrouve des hommes débraillés,
cette vie forte et colorée que nous connaissons tous ...
Ce n'est pas le goût du raisonnement et de l'abstraction que nous revendiquons
dans la Méditerranée, c'est sa vie, ses cours, ses cyprès, les chapelets de
piment, Eschyle et non Euripide, les Apollon doriques et non les copies du
Vatican; c'est l'Espagne, sa force et son pessimisme, et non les rodomontades
de Rome, les paysages écrasés de soleil ... ce que nous voulons, c'est la vérité qu'on
assassine en Espagne".
En 37, il devient, aussi, journaliste à "Alger républicain" que
dirige Pascal Pia à qui il dédiera " Le mythe de Sisyphe " ;
c'est le début d'une belle carrière de journaliste.
Pour raison de santé, on lui interdit de se présenter à l'Agrégation de Philosophie
; en effet, la tuberculose continue de l'affaiblir; le voilà en France, en
cure à Embrun, puis à Marseille, Florence, Gênes, Pise, les œuvres de Nietzsche dans
une main et "Le traité du désespoir" de Kierkegaard dans l'autre.
1938, les accords de Munich; mais aussi, parution de "L'espoir" de Malraux et de "La nausée" de Sartre. Sa fascination liée à son aversion envers Sartre feront écrire à Camus, dans "Alger républicain":
"Un grand écrivain apporte toujours avec lui son monde et sa prédication; celle de Monsieur Sartre convertit au néant mais aussi à la lucidité".
Camus garde la lucidité, refuse le néant. Il reproche à Sartre d'insister sur la laideur humaine pour fonder le tragique de l'existence.
1939 : la guerre et ses cortèges de sang et de mort.
"Ne pas désespérer, n'écoutons pas
ceux qui crient à la fin du monde".
Il lit Épicure et les Stoïciens. Il se donne une règle
de vie:
"Jurer de
n'accomplir dans la moins noble des tâches que le plus noble des gestes".
Il voudra s'engager mais est refusé pour raison de
santé.
1940: "L'étranger" est terminé; il ne sera publié qu'en 1942.
1941: Il termine "Le mythe de Sisyphe". Il faut lire et écrire ... Il lit Marc Aurèle, il écrit :
" Homme ne désespère pas ... Même si la guerre ronge les vivants, même si le Mal s'abat sur l'Humanité ... Résiste! "
Il faut penser pendant et après Auschwitz ! Il prépare "La
peste", sous l'influence de " Moby Dick ", " l'un des mythes
les plus bouleversants qu'on ait jamais imaginés sur le combat de l'homme
contre le mal… "
Puisqu'il est refusé dans les rangs de l'armée traditionnelle, il choisit les
rangs de l'armée clandestine et il rejoint la Résistance dès 1941 dans le réseau "Combat" qui
donnera naissance au journal du même nom.
Camus prend la direction du journal " Combat " en 1944 avec Pascal Pia
et a pour collaborateur, entre autres, Roger Grenier, Albert Ollivier et Raymond
Aron. Il s'installe à Paris dans l'appartement d'André Gide, devient
lecteur chez Gallimard ... et rencontre Aragon et Sartre.
.
8 Juin 1945: joie de l'Armistice! mais quelques jours avant ...
les larmes avaient coulé sur sa terre algérienne!
16 Mai 1945: massacres et répression à Sétif ...
Camus, blessé dans l'amour de sa terre, part enquêter et dénonce le crime et
les assassins.
Écoutons le :
"Une grande politique pour une nation appauvrie
ne peut être qu'une politique exemplaire; je n'ai qu'une chose à dire à cet égard,
que la France implante réellement la Démocratie en pays arabe. La démocratie
est une idée neuve dans ces pays; pour nous, elle vaudra cent armées et mille
puits de pétrole !"
Août 1945 : l'Horreur encore et toujours, venue de la main de
l'Homme: Hiroshima, Nagasaki !
Il écrit dans "Combat" :
"La civilisation mécanique vient de parvenir à ce
dernier degré de sauvagerie; il va falloir, dans un avenir plus ou moins proche,
choisir entre le suicide collectif et l'utilisation intelligente des conquêtes
scientifiques"
Il repense à l'Algérie et à la leçon que lui donnaient tous les ans les amandiers d'Algérie.
" La Vie est plus forte que la Mort ... les amandiers d'Algérie ne se couvrent-ils pas de fleurs en une nuit? une nuit de bonheur qui engendre la vie!... "
1945, c'est aussi la naissance de ses deux enfants : Catherine
et Jean !
Et 1945, c'est aussi la première représentation de "Caligula" au
théâtre Hébertot, révélation de Gérard Philipe, ce mythe de pureté et
de jeunesse dans le rôle de Caligula. Caligula, homme anéanti par le sentiment
de l'absurde, fou de vengeance et de colère, homme qui se dresse désespérément
contre l'ordre des hommes et des dieux! Vanité de l'Homme mortel! Complexité du
monde et des sentiments humains!
1946, il va aux États Unis. Il découvre, aussi, l'œuvre de Simone Weil. Il dirigera d'ailleurs la publication des "Inédits".
1947: révolte à Madagascar; comme il l'avait fait devant la misère en Kabylie ou les massacres de Sétif, Camus proteste énergiquement contre la répression :
"Le fait est là, clair et hideux,
nous faisons, là-bas, ce que nous avons reprocher aux allemands de faire".
(Combat - Juin 1947)
"La peste" parait ... triomphe! Prix des Critiques,
près de 100.000 exemplaires sont vendus en trois mois ... on parle de Camus
comme d'un saint laïc !
Kravchenko révèle le règne de la terreur, des purges, des camps en Union soviétique;
le mot "goulag" apparaît ... Scandalisé, le P.C. rétorque dans "Les
Lettres françaises" que le livre est un faux et Kravchenko, un ivrogne!
1949: Camus répond; il rédige "L'Homme révolté", révolte contre le Totalitarisme, tout totalitarisme! Sa "Lettre au directeur des Temps modernes", à propos du compte-rendu de "L'Homme révolté" par Francis Jeanson scelle la brouille de Sartre et de Camus. Ce dernier déclare :
"Je commence à être fatigué de me voir et de voir, surtout, de vieux militants qui n'ont jamais rien refusé des luttes de leur temps, recevoir sans trêve, des leçons d'efficacité de la part de censeurs qui n'ont jamais placé que leur fauteuil dans le sens de l'Histoire"
Réponse de Sartre:
"Où est Meursault, Camus? Où est Sisyphe? Où sont aujourd'hui ces trotskistes du coeur, qui prêchaient la révolution permanente?"
Homme révolté encore, en Juin 1953, devant l'écrasement par les Soviétiques des soulèvements ouvriers à Berlin-Est.
Camus écrit :
"Quand un travailleur, quelque part au monde, dresse ses poings nus devant un tank, et crie qu'il n'est pas un esclave, que sommes-nous donc si nous restons indifférents"
Premières émeutes et premiers "événements" d'Algérie". Camus souffre et les reçoit comme une épreuve personnelle.
1956 : il écrit "La chute" , règlement de comptes
avec les intellectuels sartriens mais aussi remise en cause libre et courageuse
de lui-même.
Le 20 Décembre 1957, il reçoit à Stockholm le Prix Nobel de Littérature.
Émouvant discours de Stockholm, réflexion sur son siècle, notre siècle:
" Ces hommes, nés au début de la
première guerre mondiale, qui ont eu 20 ans au moment où s'installaient, à la
fois, le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires, qui
ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre
d'Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l'univers concentrationnaire, à l'Europe
de la torture et des prisons, doivent, aujourd'hui, élever leur fils
dans un monde menacé de destruction nucléaire; personne, je suppose,
ne peut leur demander d'être optimistes, et je suis même d'avis que nous
devons comprendre sans cesser de lutter contre eux, l'erreur de ceux
qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur
et se sont rués dans les voies du nihilisme; mais, il reste que la plupart
d'entre nous, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d'une
légitimité; il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe
pour naître une seconde fois et lutter ensuite à visage découvert contre
l'instinct de mort à l'oeuvre dans notre Histoire.
Chaque génération se croit vouée à refaire le monde; la mienne sait, pourtant,
qu'elle ne le refera pas mais sa tâche est, peu être, plus grande, elle consiste à empêcher
que le monde se défasse"
Testament de Vie, d'espoir et de confiance, de réalisme qui ne se laisse pas perdre dans le désespoir ...
4 Janvier 1960 : le drame près de Montereau; Camus se tue dans un accident de voiture aux cotés de son ami, Michel Gallimard.
Ainsi disparaissait violemment celui qui avait combattu la violence,
celui qui, comme le dira en 1957, dans un article du Figaro littéraire,
son ami, son maître, son frère, Jean Grenier, "celui qui n'a jamais été fatigué de
combattre, parce qu'il n'a jamais été fatigué d'aimer".
Camus est enterré à Lourmarin parce qu'il y avait acheté une maison, emmené par
son ami René Char qui lui habitait à L'Isle sur la sorgue.
René Char, ce poète solaire qu'admire infiniment Camus. On
demandera à Camus d'écrire en 1959 une préface à l'édition allemande
des Poésies de René Char.
Il écrivit :
" On
trouve dans sa poésie un vent libre et vierge, des eaux vives
et de la lumière "
Mais aussi Char revendique l'optimisme tragique de la Grèce présocratique. D'Empédocle à Nietzsche, un secret s'est transmis de sommet en sommet dont Char reprend après une longue éclipse la dure et rare tradition… " dans la grande lumière, on sait que le soleil est parfois obscur, les visages s'y dénudent " et il ajoute que Char, poète des insurgés, a résumé tout un aspect de sa morale et de son art dans la " fière formule " du " Poème pulvérisé " : " Ne te courbe que pour aimer ".
Cette phrase n'aurait-elle pas pu être dite par Ulysse, Prométhée ou Antigone ? Cet hommage à René Char me permet de passer à la deuxième partie de mon exposé et d'annoncer, déjà, la troisième.
Deuxième partie :
L'amour sensuel de Camus pour la Méditerranée.
C'est la terre algérienne qui a insufflé à Camus, dès sa naissance,
son goût de vivre et sa sensualité.
C'est un fils de ce " soleil algérien qui
brûle les yeux autant que le coeur ".
"J'ai aimé passionnément cette terre
où je suis né, j'y ai puisé tout ce que je suis, et je n'ai séparé de
mon amitié aucun des hommes qui y vivent, de quelque race qu'ils soient.
Bien que j'ai partagé et connu les misères qui ne lui manquent pas, à ce peuple,
elle est restée pour moi, la terre du bonheur, de l'énergie et de la création"
Nous sentons dans ce court extrait d'un article de Combat,
la force créatrice qui animera Camus pendant toute sa vie. Camus aime la terre
méditerranéenne, Camus aime l'Homme méditerranéen.
Camus est fils du soleil, fils de la lumière de la Méditerranée ; de ce soleil
et de cette lumière de Méditerranée qui tuent autant qu'ils font vivre, de
cette lumière qui fait apparaître l'ombre plus noire que partout ailleurs;
de ce soleil qui plaque au sol les ombres des vivants en les colorant de noir
!
A travers ses textes méditerranéens, ses textes "solaires" comme
il aime à les appeler, il chante la mer, la lumière, le peuple, algérien d'abord,
mais aussi, tout le peuple méditerranéen, peuple chantant d'Espagne, marins
errants sur les quais de Gênes, criants sur le port de Marseille ... , fils
de Socrate, de Plaute ou d'Augustin; c'est son peuple,
un peuple de passions, de chair, de sang, de cris, de larmes et d'amour!
C'est d'ailleurs l'ivresse de ses noces charnelles avec la terre qui le conduit à se
plonger dans l'autre réalité de la vie, celle du malheur, de l'absurdité et
de la mort et il éprouve, ainsi, la totalité de la condition humaine.
" Il n'y a
pas d 'amour de vivre sans désespoir de vivre " écrit-il
dans " L'envers et l'endroit ".
" Jamais un pays, sinon la Méditerranée, ne
m'a porté à la fois si loin et si près de moi-même "
("L'envers et l'endroit ")
C'est un pays où se vivent d'extrêmes passions .La nature, plus que partout ailleurs, révèle, saison après saison, les deux aspects de l'existence, le tragique et la jouissance. " Quoi de plus exaltant que les amandiers d'Alger " quand il les regarde refleurir, ils sont symbole de vie et d'espoir.
Il écrit en 1940, dans " L'été " :
"Quand j'habitais Alger, je patientais
toujours dans l'hiver parce que je savais qu'en une nuit, une seule nuit
froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se
couvriraient de fleurs blanches. Je m'émerveillais ensuite de voir cette
neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer.
Chaque année, pourtant, elles persistaient, juste ce qu'il fallait, pour préparer
le fruit; ce n'est pas là qu'un symbole, il y faut plus de sérieux; je veux
dire seulement que, parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans
cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays éclatants
où tant de forces sont encore intactes; je les connais trop pour ne pas savoir
qu'ils sont la terre d'élection où la contemplation et le courage peuvent s'équilibrer;
la méditation de leur exemple m'enseigne que si l'on veut sauver l'esprit,
il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges;
ce monde est empoisonné de malheur et semble s'y complaire; il est tout entier
livré à ce mal que Nietzsche appelait l'esprit de lourdeur ... n'y prêtons
pas la main.
Devant l'énormité de la partie engagée, qu'on n'oublie pas la force de caractère
... c'est elle qui dans l'hiver du monde préparera le fruit".
Camus me semble être l'Homme de notre siècle qui a donné la meilleure
réponse à l'interrogation de Nietzsche " Qu'est ce qui est noble?"
Si la révolte est grande et continuelle, c'est parce qu'il sait que, justement,
le bonheur est possible, et qu'il ne faut jamais désespérer de l'Homme.
Dans ces pays méditerranéens, la nature montre l'exemple, elle aussi, prend
la forme des grandes passions, soudaines, exigeantes, généreuses. Sur cette
terre offerte, chaque instant est un instant d'union charnelle, avec la lumière,
la mer, le vent, les parfums et les corps.
"Noces" avec les dieux de la terre, Éros et Dionysos, " Noces à Tipasa " :
" Au printemps, Tipasa est habitée
par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes,
dans la mer cuirassée d'argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes
de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierre. A certaines
heures, la campagne est noire de soleil ; l'odeur volumineuse des plantes
aromatiques raclent la gorge et suffoque dans la chaleur énorme …
Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant
et âcre de la terre d'été en Algérie.
Partout des bougainvillées rosat dépassent les murs des villas ; dans les jardins,
des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme
de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus.
Toutes les pierres sont chaudes … Nous marchons à la rencontre de l'amour et
du désir… c'est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m'accapare
tout entier"
Il n'y a pas de honte à être heureux! A
Tipasa, comme sur tout autre terre méditerranéenne, "Je vois" équivaut à "Je
crois".C'est le credo d'un homme qui a trouvé la paix dans l'union recherchée;
celle souhaitée par Plotin et Spinoza, les noces de l'Homme et
de la Nature!
Il n'y a pas de bonheur surhumain, pas d'éternité en dehors de la courbe des
jours et des plantes ployées par le vent, en dehors de la courbe des corps.
"Dérisoires ces vérités non essentielles? les autres, les idéales, je n'ai, sans doute, pas assez d'âme pour les comprendre"
"Je ne trouve pas de sens au bonheur des anges"
"Il n'est pas toujours facile d'être un Homme, moins encore un Homme pur; mais c'est être pur, c'est retrouver cette patrie de l'âme où devient sensible la parenté du monde, où les coups de sang rejoignent les pulsations violentes du soleil de deux heures"
Quelle paix, quelle sérénité trouvée dans cette terre méditerranéenne;
sérénité des Sages grecs de l'Antiquité.
Savoir que, au delà de toute tempête, est l'Harmonie ; et que la tâche essentielle
de l'Homme, durant son existence, est de la découvrir!
"Heureux celui des Vivants qui a
vu ces choses"
" ...voir cette terre , comment peut-on oublier la leçon ? "
La Terre, mais aussi la Mer…
La mer, halètement de la Vie:
"Il me faut être nu et puis plonger
dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci
dans celle-là "
écrit-il dans " Noces ", noces de la mer et de la terre scellées
dans l'Homme:
"Nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle
soupirent, lèvres à lèvres, depuis si longtemps la Terre et la Mer… Puis,
la nage et les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans
le soleil ... la course de l'eau sur mon corps, cette possession
tumultueuse de l'onde par mes jambes, et… sur le rivage, la chute
dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair
et d'os, abruti de soleil avec, de loin en loin, un regard pour mes
bras où les flaques de peau sèche découvrent avec le glissement de
l'eau le duvet blond et la poussière de soleil".
Quelle volupté !
C'est la volupté qu'éprouve Camus à aimer sans mesure:
"Il n'y a qu'un seul amour dans le monde, étreindre un corps de femme, c'est aussi retenir contre soi, cette joie étrange qui descend du soleil sur la mer"
" Mer, campagne, silence, parfums
de cette terre, je m'emplissais d'une vie odorante et je mordais dans
le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort
couler le long de mes lèvres. … J'aime cette vie avec abandon et veux
en parler avec liberté ; elle me donne l'orgueil de ma condition d'homme.
Pourtant on me l'a souvent dit : il n'y a pas de quoi être fier … si il y a
de quoi… c'est à conquérir cela que l'homme doit appliquer sa force et ses
ressources.
Tout ici me laisse intact, je n'abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun
masque ".
Ainsi la force du paysage méditerranéen, c'est aussi cela ; par sa pureté, son dépouillement, la sécheresse de cette Nature fait tomber les masques. Elle entraîne l'innocence et l'honnêteté de celui qui la regarde.
" Ce qui compte c'est d'être vrai, et alors tout s'y inscrit, l'humanité et la simplicité ; et quand donc, suis-je plus vrai que lorsque je suis ici ".
C'est déjà, presque, la magie du désert qui met l'Homme face à lui-même. "L
'âme sèche est la meilleure", dit Héraclite.
Camus parle d'une "lucidité aride".
C'est un "poids de vie" qui
s'impose. Être entièrement dans cette passion, c'est sa manière de pactiser
avec la Vie.
Il parle de la mort, comme ces danseurs de flamenco, fous de vie et claquant
du talon devant la mort. On en oublie le temps!
Les civilisations s'érodent sous le soleil, le vent et la mer ... ne restent
que des ruines. Plus qu'ailleurs, elles se fondent dans la nature, elles rentrent
harmonieusement dans son sein; comme le font celles de Djamila, Volubilis,
Olympie, les vestiges de Rome ou de Syracuse.
Elles conduisent au "coeur battant du monde", celui
qui écoute leur message de patience. Leur grand cri de pierre qu'elles poussent
entre les montagnes et les mers est: lucidité, indifférence au temps, détachement
de soi-même et présence au monde!
Magie du monde méditerranéen où on s'oublie et on se trouve. Magie des soirs méditerranéens, ces crépuscules qui sont comme des promesses de bonheur, des moments de détente qui basculent dans la nuit, dans l'épaisseur du ciel.
"Soirs fugitifs inégalables pour
délier tant de choses." Douceur
laissée sur les lèvres!
"L'idée de l'innocence, c'est à des soirs semblables
qu'on la doit",
quand tout devient silence!
Silence, le silence méditerranéen, silence-attente, et non silence-absence!
Il y a le silence de midi sur les places écrasées de soleil;
il a le silence de la sieste que l'on peut mesurer "au
mélodieux bourdonnement des
mouches", le corps est là, silencieux, en attente; temps de
solitude et de réflexion!
Et ces villes méditerranéennes, qui s'ouvrent sur la mer "comme
des bouches", où les plages sont des dialogues de mer et de
chair.
Le paysage méditerranéen, c'est un mélange d'ascèse et de jouissance où la
tristesse n'est qu'un commentaire du Sublime. Florence, Fiesole, les jardins
Boboli, Djemila ou Tipasa, Épidaure ou Corfou, la Provence ou la Toscane se
mélangent dans la même respiration.
Le même souffle s'accomplit à quelques secondes de distance, reprenant de loin
en loin "le même air, celui d'une fugue à l'échelle
du monde". La pierre chauffée au soleil, ou le cyprès que "le
ciel découvert agrandit" limite "le
seul univers où avoir raison
prend un sens".
Singulier instant où la spiritualité répudie la Morale, où le bonheur naît
de l'absence d'espoir et où l'esprit trouve sa raison dans le corps. " L'Esprit
est dans la matière ", disait Aristote.
Troisième partie :
L'amour intellectuel de Camus pour la culture méditerranéenne, par excellence,
la culture grecque.
C'est, en effet, de la culture grecque dont parle Camus lorsqu'il
pense à une culture méditerranéenne.
Il devait aller en Grèce dès 1939 ; mais la guerre en a décidé autrement et
ce n'est qu'en 1955 qu'il découvre Athènes, l'Attique, le Péloponnèse.
Il écrit, alors, à René Char, le 11 mai 1945 :
" J'y ai trouvé ce que je suis venu chercher et
plus encore. Je rentre debout. "
Ce qu'il est venu chercher, après la guerre, c'est la mesure, l'harmonie et
la beauté, " l'harmonie du monde ".
" La Grèce a fait la part de tout, équilibrant l'ombre par la lumière. "
" Je me sens un cœur grec, dit il, et qu'y a-t-il donc dans l'esprit grec… beaucoup de choses mais ceci en particulier : les grecs ne niaient pas les dieux, mais ils leur mesuraient leur part ".
C'est la Grèce de Protagoras, le théoricien de la démocratie
pour qui " L'homme est la mesure de toutes choses ".
La Grèce ce n'est pas un monde sans dieux, ce n'est pas un monde qui nie les
dieux, c'est un monde laïc, avant sans doute que le mot n'existe, un monde
où l'homme donne sa place, sa mesure et même sa limite aux dieux et qui le
reconnaît.
C'est la Grèce d'Eschyle plus que d'Euripide ; Eschyle c'est
le fondateur de la tragédie.
Quelques mots de rappel de la place de la tragédie dans la cité démocratique.
Je fais référence, ici, à l'ouvrage de Claude Mossé
( "Dictionnaire de la civilisation grecque") ; Platon,
dans "Le Banquet" évoque le succès remporté par
le poète Agathon devant 30.000 personnes ; même si cela est, sans doute,
un peu exagéré , le public comprenait, sans doute plusieurs milliers de personnes,
les mêmes en fait (dit Claude Mossé) qui se retrouvaient aux séances
de l'Ecclesia en y ajoutant les étrangers et même les femmes .
Le théâtre était un moyen pour la cité de se mettre en question et la tragédie était,
pour reprendre une formule de Pierre Vidal Naquet, un miroir que la
cité se tendait à elle-même.
Eschyle est celui qui exprime le conflit entre les valeurs
traditionnelles et les nouvelles valeurs de la cité démocratique
; et, entre autres celles de la morale individuelle fondée sur la
liberté. Eschyle refuse l'idée de culpabilité collective. ... Eschyle
l'auteur de " Prométhée enchaîné ", ce poème à la gloire de
la liberté de l'homme.
" Prométhée, ce héros qui aima assez les hommes pour leur donner le feu et la
liberté, les techniques et les arts. "
" Au plus noir de notre nihilisme (écrit
Camus dans le paragraphe " L'énigme " de " L'été ") j'ai
cherché des raisons de dépasser ce nihilisme.
Et non point d'ailleurs par vertu, ni par une rare élévation de l'âme, mais
par fidélité instinctive à une lumière où je suis né et où, depuis des millénaires
les hommes ont appris à saluer la vie jusque dans la souffrance.
Eschyle est souvent désespérant ; pourtant il rayonne et réchauffe. Au centre
de son univers, ce n'est pas le maigre non-sens que nous trouvons, mais l'énigme,
c'est à dire un sens qu'on déchiffre mal parce qu'il éblouit. "
Il n'y a pas chez Euripide le dépassement sublime qu'il y a chez Eschyle.
Les hommes y sont peut-être humains, trop humains.
" La Méditerranée a son tragique solaire. Certains
soirs, sur la mer, monte une plénitude angoissée.
On peut comprendre, alors, que si les grecs ont touché au désespoir, c'est
toujours à travers la beauté et ce qu'elle a d'oppressant. "
Si mon propos n'a pas été, aujourd'hui, de parler du sentiment
de l'absurde chez Camus, vous voyez, sans doute, tout de même, comment il a
pu naître de cette terre méditerranéenne où la brutalité de la lumière accentue
la nécessité de l'ombre, en même temps qu'elle en souligne la fragilité.
L'absurde du monde des humains, il le décrit en 1939 (et j'en terminerai par
là) dans un de ces articles du Soir républicain à la veille de la guerre
:
"Tant d'efforts pour la paix, tant
d'espoirs mis sur l'Homme, tant d'années de luttes ont abouti à cet effondrement
et à ce nouveau carnage ... si nous nous retournons, ce n'est pas vers
l'avenir, mais vers les images fragiles d'un passé où la vie gardait
son sens: joie des corps dans les jeux du soleil et de l'eau, printemps
tardif dans les éclatements de fleurs, fraternité des hommes dans un
espoir insensé, cela seul était valable mais n'est plus possible.
Et pourtant, là était la Vérité qui aurait du garder, préserver et instruire
les dirigeants des peuples.
C'est là l'extrémité de la révolte: perdre la foi dans l'Humanité"
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