"Les
racines de l'impérialisme américain"
par
Claude FOHLEN,
professeur émérite Université Paris Sorbonne
(4 février 2003 )
Avant de me lancer dans le développement de mon sujet, je tiens à faire deux remarques préalables, liées à l'actualité du sujet. La première est que j'étudie les racines de l'impérialisme et non l'impérialisme. La seconde en découle naturellement : toute coïncidence avec des évènements présents ou à venir ne pourrait être que fortuite.
Les deux phénomènes historiques essentiels du XXème siècle sont, d'une part,
la naissance, l'apogée et l'effondrement de l'empire soviétique à la suite de
l'échec d'une caricature de communisme, et, de l'autre, la montée de l'impérialisme
américain, qui perdure en ce début du XXIème siècle, en attendant la montée
de la Chine qui pointe à l'horizon. De toutes façon, l'Europe a perdu la partie.
Mais, si, selon la formule de J.-B. Duroselle, " tout empire périra",
ce n'est pas encore le cas pour les États-Unis.
Et la question se pose de savoir comment cette ancienne colonie, devenue indépendante
voici un peu plus de deux siècles, a pu accéder si rapidement au statut de première
et unique puissance mondiale.
Dès 1901, l'historien Henri Hauser notait :
"Depuis dix ans, la petite démocratie constituée par Washington est devenue l'un des quatre ou cinq principaux facteurs de la politique universelle... Aucune des puissances de la vieille Europe, ni la France, ni l'Angleterre, ni la Russie, ni l'Allemagne, ne sauraient se désintéresser de cette nouveauté..."
Mais était-ce vraiment une nouveauté ?
Les racines lointaines
Dans
une certaine mesure, l'impérialisme est inhérent à la nature même des États-Unis,
pour peu que l'on rapproche les termes impérialisme et expansion. Ils sont en
effet nés sous le signe de l'expansion, se trouvant face à un continent pratiquement
vide, avec une population en croissance constante.
Dès la fin du XVIIIème siècle apparaît l'idée d'un destin exceptionnel promis
à la jeune nation. Ainsi Crèvecœur dans ses "Lettres
d'un cultivateur américain", 1784 :
"Les Américains sont les pèlerins de l'Occident, les dépositaires de ce grand héritage composé d'art, de science, d'énergie et d'assiduité né dans les temps lointains à l'est; à eux de boucler la grande boucle".
De
leur côté, les Pères de la Révolution sont allés dans le même sens. Ainsi Franklin
aurait dit : "La cause l'Amérique est celle de toute l'humanité".
Pour sa part, Jefferson est le premier à employer le mot empire dans l'expression
"empire de la liberté", entendant ainsi que son
pays avait une mission à remplir, établir la liberté dans le Nouveau Monde,
face à l'Ancien qui connaissait des régimes autoritaires, en particulier dans
la France de Bonaparte et dans toute l'Europe continentale.
Et la première application en fut l'achat de la Louisiane en 1803.
La confusion entre expansion et impérialisme se trouve aussi dans le fameux
message de Monroe, en 1823, lorsqu'il déclare que les continents américains
sont désormais fermés à la colonisation.
"... Les continents, par la conditions libre qu'ils ont acquise et qu'ils maintiennent, ne doivent plus être considérés comme susceptibles de colonisation à l'avenir par aucune puissance européenne...Nous devons considérer toute tentative de leur part (des puissances européennes) pour étendre leur système à une portion quelconque de cet hémisphère comme dangereuse pour notre tranquillité et notre sécurité".
Cette
mise en garde implique un corollaire, non exprimé, que le continent est réservé
aux Américains, d'où le slogan "l'Amérique aux Américains",
ce que n'a jamais dit Monroe. Mais il est certain que ce texte fondamental,
qui a guidé la politique pendant un siècle, contient en germe une idée d'expansion
sur le continent.
Après Franklin, Jefferson et Monroe, le 4e jalon est, en 1846, l'apparition
de l'expression "Manifest Destiny", dans l'article
d'un journaliste, John O'Sullivan, paru dans le United
States Magazine and Democratic Review, à l'occasion de l'annexion
du Texas :
"...Our manifest destiny to overspread the continent alloted by Providence for the free development of our yearly multiplying millions"
La
destinée manifeste des États-Unis, est de peupler le continent et d'y implanter
leurs institutions, parce qu'elles sont supérieures à celles venues d'Europe.
Cette destinée manifeste implique pour eux une mission à remplir, une sorte
de mystique de l'expansion, on pourrait même dire de conversion à l'américanisme,
ce qui, en tout cas, sous-entend une dynamique politique.
Ces diverses manifestations ne font que refléter des tendances profondes de
la société et de l'idéologie américaines, à savoir l'affirmation d'un messianisme
qui puise ses racines dans la certitude d'une mission à remplir, avec
deux constantes.
1 - La première est de nature religieuse, l'établissement sur terre du royaume
de Dieu. Dès le début, les colons sont animés par une foi qui est à l'origine
de leur rupture avec l'Europe. Les pèlerins du Mayflower ont décidé d'aller
s'établir dans le Nouveau Monde parce qu'ils ne pouvaient plus exercer librement
leur culte dans l'Ancien. Ils sont animés d'un esprit messianique qui se perpétue
jusqu'à nos jours. On le retrouve dans les nombreuses missions des dénominations
religieuses dispersées à travers le monde, à commencer par les Mormons et toutes
les sectes qui pullulent.
On retrouve aussi cet esprit dans les mouvements de revivalisme religieux qui
n'ont cessé d'agiter la société américaine, du Grand Réveil du XVIIIème siècle
jusqu'aux manifestations de l'évangélisme au XXème siècle, avec Billy Graham,
Jerry Falwell ou Pat Robertson, à la lutte contre l'avortement et aux pressions
pour le rétablissement des prières dans l'école publique.
On retrouve ce messianisme jusqu'au plus haut niveau de l'État, à commencer
par le président Wilson, fils d'un pasteur presbytérien, qui prêche une croisade
en Europe, en passant par Reagan et de la lutte contre l'"empire
du mal", pendant de l'"empire de la liberté"
de Jefferson, et en terminant avec G.W. Bush, faisant retour à la religion pour
se faire pardonner ses excès de boisson, priant en public avec son épouse, fustigeant
les "États voyous" (rogue states), ceux qui ne
sont pas chrétiens.
Il ne faut pas oublier non plus les assises religieuses de l'État, puisque le
président jure, sur une Bible, de respecter la constitution et que la devise
de cette république est "In God we trust",
visible sur les monnaies. L'élément religieux est ainsi omniprésent dans la
vie politique, lui inculquant un caractère missionnaire dans les relations internationales.
2 - La seconde constante, c'est que les États-Unis se considèrent, comme la
France, les héritiers de l'Aufklaerung du XVIIIème siècle, sont donc persuadés
de l'universalité de leurs valeurs et se considèrent chargés de les répandre
dans le monde sous le couvert de la démocratie.
On fait ici retour, une fois encore à Jefferson et à son slogan déjà cité. La
rupture avec l'Angleterre est certes une crise coloniale, mais c'est aussi et
surtout une rupture idéologique avec l'Ancien Régime.
Les colons ont instauré un nouveau mode de gouvernement avec une constitution
écrite fondée sur la séparation des pouvoirs, c'est-à-dire le rejet de l'arbitraire,
et leur mission consiste à répandre ces valeurs nouvelles, ce que Tocqueville
a appelé la démocratie, qui n'est plus exactement ce que nous entendons par
ce mot. Si le contenu a changé, le message perdure.
Et, comme l'a relevé H. Hauser, il ne s'agit pas d'une notion abstraite, mais
d'une arme à usage pratique dans des cas précis :
"... cet impérialisme envahissant et audacieux ne s'emploie pas toujours à de mauvaises causes. Il a la prétention d'être un impérialisme humanitaire. Tout n'est pas faux dans l'affirmation des Américains que le triomphe de leurs armes ou de leur diplomatie sert la cause de la liberté et de la justice".
Les
Américains sont en effet les seuls à avoir protesté contre les pogroms en Russie
et le massacre des Arméniens en Turquie au siècle passé. Cet aspect humanitaire
se retrouve dans l'action des missionnaires, déjà mentionnée, en Afrique et
en Asie. Finalement les aspects religieux et humanitaires sont intimement mêlés.
On peut d'ailleurs relever, en passant, que c'est parce qu'ils sont seuls à
prétendre descendre d'un rameau commun que les États-Unis et la France s'affrontent
dans certains conflits.
Mais c'est aussi parce que les États-Unis se réclament de cette double hérédité
qu'ils ont développé des formes différentes d'expansion ou d'impérialisme.
En effet, pendant longtemps ils ont répugné à avoir une armée, et ont fait appel
à des milices en cas de besoin. Même dans les guerres contre leurs voisins,
en particulier le Mexique, les effectifs sont restreints, si bien que les agrandissements
territoriaux se font autant par achat que par la force.
Les Américains ont en effet initié une nouvelle forme d'expansion, par l'achat
territorial (Louisiane, 1803; Alaska 1867; Iles Vierges, 1916), par la négociation
(Oregon, 1846), par la combinaison de la guerre et de l'achat (Californie, 1846)
(tel a été le cas de la Louisiane en 1803, qui double le territoire, de l'Oregon
en 1846, du Sud de la Californie (achat Gadsden en 1853), de l'Alaska en 1867,
des îles Vierges en 1916. Le seul moment où les États-Unis aient eu une
armée importante est la guerre de Sécession, et encore le Nord dut-il réprimer
de violentes émeutes contre la conscription pour réunir des effectifs suffisants,
tant l'esprit anti-militariste était répandu. Après la guerre, ces effectifs
furent dirigés contre les Indiens en vue de la conquête de l'Ouest.
Dans la mesure où il existe un esprit militaire dans ce pays, il est cantonné
dans le Sud confédéré, où l'élite, plus aristocratique, cultive des valeurs
d'honneur et de patriotisme, inconnues ailleurs dans l'Union.
D'ailleurs, chaque guerre a suscité de violentes oppositions, quelle que soit
sa nature, aussi bien les deux guerres mondiales que celle du Vietnam. Au XIXème
siècle, on ne peut certes pas encore parler d'impérialisme, même si certains
de ses éléments fondateurs sont déjà en place.
Les grandes transformations
Tout change au tournant du siècle, sous l'influence de trois facteurs.
1
- le développement économique :
Les États-Unis deviennent une grande puissance, égalant et même dépassant l'Angleterre
ou l'Allemagne. Là encore, H. Hauser est un excellent témoin, quand, anticipant
sur une célèbre formule de Lénine, il écrit en 1905 :
"Ces 80 millions d'hommes produisent 20% du blé, 75% du maïs, 30% de la houille consommée sur la terre. Ils fabriquent 34% de la fonte, 37% de l'acier... L'impérialisme américain n'est pas une invention de politiciens : il est le résultat de la croissance économique".
On est ici au coeur du problème. qui apparaît dans cet extrait du Daily Mail, en 1901 :
"Dans
la vie quotidienne, voilà où nous en sommes. L'homme de la rue se réveille le
matin dans des draps de Nouvelle-Angleterre, se rase avec du savon Williams
et un rasoir de sûreté Yankee, enfile ses bottes de Boston sur ses chaussettes
de Caroline du Nord, ajuste ses bretelles du Connecticut, glisse sa montre de
Waltham ou de Waterbury...
Il se nourrit de pain fait avec la farine de la Prairie, ouvre une boite d'huîtres
de Baltimore, avec un peu de lard de Kansas City tandis que sa femme grignote
un morceau de langue de boeuf de Chicago. Les enfants reçoivent des Quaker Oats.
À son bureau, il écrit ses lettres avec une machine à écrire de Syracuse et
signe avec un stylo de New York...
Quand arrive la soirée, il se relaxe avec la dernière comédie musicale américaine,
boit un cocktail ou du vin de Californie, et finit avec deux comprimés de petites
pilules pour le foie fabriquées en Amérique".
L'économie américaine a déjà colonisé l'ancienne mère patrie, l'Angleterre, en attendant l'Europe.
Au-delà
de ce pittoresque, il faut retenir la pénétration des produits américains dans
les secteurs spécifiques où ils ne rencontrent pas de concurrence et s'imposent
par leur utilité et leur supériorité. Tel est le cas des machines à pièces interchangeables,
invention américaine.
Ce sont d'abord les machines agricoles avec la charrue en acier de John Deere
et la moissonneuse de Mac Cormick, connues et utilisées en Europe dès le milieu
du siècle et rapidement adoptées dans les régions de grandes cultures.
La machine à coudre de Singer connaît un très grand succès, dans la mesure où
elle répond à un besoin et où sa fabrication se fait dans des usines en Europe.
Singer a en effet été le premier Américain à délocaliser ses fabrications et
ses méthodes hors des États-Unis, au plus près de la clientèle européenne.
Il y a enfin le cas des machines à écrire, déjà citées, avec Remington et Underwood.
Il ne faut pas oublier non plus l'exportation des produits alimentaires, en
particulier des conserves de viande de Swift et Armour.
Les États-Unis ont exploité des créneaux nouveaux de production, répondant à des besoins immédiats des consommateurs et répandu ainsi une psychose de péril économique déjà signalé par H. Hauser, car les producteurs américains se sont organisés en trusts qui :
"règlent à leur gré le cours du pétrole, du coton, du maïs, des phosphates, en appuyant sur un bouton électrique; les 'rois' de l'acier, ou du blé peuvent faire sauter, aussi brutalement que s'ils actionnaient à distance une cartouche de dynamite, les plus grandes maisons de Brême ou du Havre".
Les États-Unis ont ainsi acquis dès la fin du XIXème siècle une puissance économique qui les pousse à exporter à la fois leurs produits et leur technologie, et ceci en dépit des besoins croissants de leur marché intérieur, stimulé par la croissance de la population à la suite de l'immigration, alors qu'ils ne jouent encore aucun rôle au plan international.
2
- le rôle de l'idéologie
Elle est liée au mouvement des idées, qui prend naissance en Europe au milieu
du XIXème siècle, sur la supériorité de la race caucasienne, en s'appuyant à
la fois sur les théories racistes de Gobineau ("La
diversité morale et intellectuelle des races",
publié aux États-Unis en 1856) et évolutionnistes de Darwin ("De
l'origine des espèces par voie de sélection naturelle", 1859),
avant de se transmettre aux États-Unis. Là, dans le tiers quart du XIXème siècle
s'impose le darwinisme social, selon lequel une sélection s'opère en faveur
des meilleurs, des plus aptes, des plus forts.
Ces idées sont trouvé un écho favorable chez plusieurs "intellectuels"
qui amalgament sous des formes diverses le thème de Manifest
Destiny avec celui de darwinisme social. Parmi eux : John Fiske,
qui publie en 1885 dans Harper's Magazine
un article sous ce titre, où on peut lire que la race anglo-saxonne
"était destinée à s'installer sur toutes les terres qui n'étaient pas encore le siège d'une vieille civilisation et allaient devenir anglaises dans leur langue, leur religions, leurs habitudes et traditions politiques...".
Josiah Strong magnifie la race anglo-saxonne dans The New Era (1893) :
"Cette race est destinée à s'étendre sur le globe... Cette race dominera le Mexique, l'Amérique centrale et du Sud, les îles de la mer et l'Afrique et d'autres terres. Et peut-on douter que le résultat de cette lutte des races sera la survie des mieux adaptés".
John
Burgess, théoricien de l'État et de la nation, professeur à Columbia où il eut
pour élève Théodore Roosevelt, est persuadé de la supériorité des deux races
germanique et anglo-saxonne, destinées à dominer les races inférieures.
Il se développe ainsi un courant de pensée, parallèle à celui que l'on constate
en Europe, sur la supériorité de la race caucasienne, destinée à dominer le
monde. Ce courant acquiert un contenu stratégique avec les ouvrages d'un officier
de marine, Alfred Mahan, qui a exercé une grande influence par deux de ses ouvrages,
"The Influence of Sea Power upon History",
1460-1783 (1890) et "The Influence of Sea Power
upon the French Revolution and Empire"
(1992).
Mahan, séduit par l'Histoire de l'empire romain de Theodore Mommsen (en particulier
par l'idée qu'il a été modelé par le contrôle de la mer) en a tiré la conclusion,
confirmée par l'histoire, que la puissance navale est fondamentale pour la prospérité
des États. Selon lui, il existe deux catégories de puissances, navales, comme
la Grande-Bretagne, l'Allemagne, le Japon, et les puissances continentales.
Les États-Unis appartenant à la 1re catégorie, il leur faut à la fois
développer leur flotte, avec des grandes unités en fer et non plus en bois,
comme c'était le cas jusque là (en 1882, 40% de la flotte était encore en bois),
et s'assurer des bases navales, à la fois dans le Pacifique et l'Atlantique.
C'est donc une politique d'expansion hors du continent qu'il suggère, non pas
sous forme de colonies, mais de bases navales bien placées le long des grandes
routes commerciales. Il est conforté dans ses idées par la victoire du Japon
sur la Russie à Tsoushima en 1905 : une puissance navale a vaincu une puissance
continentale, comme l'Angleterre avait vaincu Napoléon, détenteur d'une puissante
armée, mais dépourvu d'une flotte.
C'est donc sur mer que se joue l'avenir.
Les idées de Mahan exposées et développées dans son enseignement au Naval War
College, ont exercé une forte influence sur plusieurs présidents, dont Théodore
Roosevelt. Il réclamait en même temps un élargissement des pouvoirs présidentiels,
préconisant ce qu'on a appelé la présidence impériale.
3
- la fin de la frontière
Pendant tout le XIXème siècle, les Américains ont vécu avec l'idée que le continent
offrait des possibilités illimitées d'extension aux énergies, au fur et à mesure
de la repoussée de la Frontière. Or en publiant les résultats du recensement
de 1890, le commissaire annonçait la fin de cette Frontière ("There can hardly
be said to be a frontier line").
Ce n'était pas exact, car il y avait encore de nombreux vides, les derniers
États continentaux ne rejoignant l'Union que plus tard (l'Utah en 1896, l'Oklahoma
en 1907, l'Arizona et le Nouveau Mexique en 1912, et d'immenses espaces sont
encore inoccupés. Mais cette annonce crée un choc psychologique, donnant l'impression
que, la colonisation du continent une fois achevée il fallait orienter les énergies
vers d'autres horizons, et ce ne pouvait être qu'outre-mer.
Et ce d'autant plus qu'au même moment la notion de Frontière était reprise par
l'historien Frederick Jackson Turner, qui y voyait l'originalité de l'histoire
américaine et sa différence par rapport à l'Europe. La phase continentale en
principe close, restait à tourner ses regards vers l'extérieur. D'où une concomitance
frappante entre cette fin supposée de la Frontière et les premières interventions
diplomatiques ou militaires en dehors du territoire continental.
Les racines immédiates
1
- l'ouverture sur le Pacifique.
L'arrivée des États-Unis sur le Pacifique, avec l'entrée de la Californie
dans l'Union en 1848 et celle de l'Oregon en 1859, leur a ouvert de nouveaux
horizons. Désormais présents sur deux océans, les Américains se lancent dans
leur première aventure lointaine en 1853, avec l'expédition du commodore Perry
au Japon, inaugurant l'ère Meiji marquée par une série de réformes directement
inspirées du monde occidental et l'ouverture du pays au commerce international.
Même s'ils n'en tirent pas immédiatement profit, cette intervention est significative
d'une nouvelle orientation de la politique américaine. Ils ont damé leur pion
aux Européens, qui, eux, avaient ouvert la Chine quelques années auparavant
(guerre de l'opium).
D'autre part, la Russie avait entamé des négociations en 1866 pour se dessaisir
de l'Alaska qui constituait une charge pour elle. La vente en est conclue, l'année
suivante, pour une somme de 7,2 M$, donnant ainsi aux États-Unis une position
stratégique au Nord du continent, d'où est éliminée la dernière puissance européenne.
Désormais, les États-Unis sont présents sur deux océans, ce qui les entraîne
dans de nouvelles aventures.
2
- l'ère pré-rooseveltienne.
C'est au milieu des années 90 que se manifestent les premières interventions
annonciatrices de l'impérialisme.
- en 1895, au Vénézuela, les États-Unis arbitrent un vieux conflit de frontière entre le Royaume-Uni et le Vénézuela, à propos de la Guyane britannique. C'est une intervention localisée, mais de grande importance, car elle marque la réconciliation entre le Royaume-Uni et États-Unis, brouillés depuis un siècle. Désormais ces deux États vont nouer les relations privilégiées qui durent encore, les États-Unis s'appuyant d'abord sur la suprématie britannique, et la relation s'inversant ensuite, pour former une alliance tacite, fondement de l'impérialisme américain.
-
1898 est l'année du grand basculement, avec la guerre hispano-américaine, consécutive
à l'explosion du cuirassé Maine dans la baie de La Havane, amplifiée par la
presse à grand tirage, qui exploite les sentiments xénophobes et expansionnistes
pour pousser le gouvernement à déclarer la guerre à l'Espagne. Victoire facile,
qui ouvre des horizons nouveaux avec la cession de Cuba, Philippines, Porto
Rico.
Les Américains refusent de créer des colonies à l'européenne, car ce qui les
intéresse, c'est, d'une part, l'exploit économique (le sucre de Cuba, où ils
ont déjà beaucoup investi dans les plantations), et, d'autre part, les bases
navales, La Havane, Guantanamo, Manille. Chacune des conquêtes est dotée d'un
régime particulier : Cuba devient inadapté, avec un traité qui la lie aux Américains;
les Philippines ont un gouverneur en attendant un président; Porto Rico devient
territoire des États-Unis.
- 1898 voit d'autres changements avec l'avancée dans le Pacifique : Midway, Guam et, après de longues manoeuvres d'approche, Hawaï. En accord avec les idées de Mahan, toutes ces îles offrent des possibilités de bases navales, dont Pearl Harbor.
- 1899 est la fin du condominium avec l'Allemagne et le Royaume-Uni sur l'archipel de Samoa, qui est partagé entre les trois. Les États-Unis reçoivent Tutuila, avec comme base Pago Pago. En 1900, les Américains ont donc largement pénétré le Pacifique, avec plusieurs bases navales avancées en direction du Japon et de l'Australie.
"L'entrée des États-Unis dans le Pacifique est un des faits capitaux du début du XXème siècle" (HH)
2 - l'ère rooseveltienne. L'expansion se précipite
en 1901, avant l'arrivée à la présidence de Theodore Roosevelt, suite à l'assassinat
de McKinley.
Cette arrivée a une double signification : d'une part, elle renforce la prépondérance
des républicains, favorables à l'expansion, par opposition aux démocrates très
réticents (Cleveland); d'autre part, la personnalité de Roosevelt, acquis aux
idées de Mahan, s'impose comme le premier président marquant depuis Lincoln.
Ayant participé à la conquête de Cuba à la tête de
Rough Riders, il engage les États-Unis dans l'action directe, en
Amérique et dans le monde.
-
en Amérique. Rôle essentiel dans la construction du canal de Panama. Projet
lancé en 1878 par Ferdinand de Lesseps et Cie universelle du Canal, avec l'accord
de la Colombie. Projet de canal à niveau, sur le modèle du canal de Suez. Échec
complet en 1889, couronné par une faillite et une crise politique en France
en 1892. La France, Créateur de la Société nouvelle de Canal de Panama, est
incapable de reprendre les travaux, faute de capitaux.
Il est indispensable pour les États-Unis d'avoir un accès direct entre les deux
océans pour déplacer leur flotte; comme l'avait montré la guerre de 1898, d'où
l'occasion qui est offerte aux Américains, peu pressés à s'engager en raison
de doutes sur tracé. Difficultés de la Compagnie française ayant montré obstacles
d'isthme, avec l'impossibilité de percer le canal à niveau et le ravages de
fièvres. Les États-Unis s'étaient intéressés à un autre tracé possible à travers
le Nicaragua, plus long, mais à niveau, avec un risque volcanique. La Commission
du Congrès fit une enquête approfondie, concluant à la préférence pour Panama,
à condition de reprendre de façon avantageuse la concession française.
Trois
obstacles se présentent alors :
-
réticences du Royaume-Uni, lié par le traité de 1851 (ruée vers l'or) pour construire
en commun. L'Accord de 1901 donne liberté à Etats-Unis.
- La Compagnie Française avait mis la barre très haut, à 109 M$. La pression
qu'exerça alors Roosevelt permit la réduction à 40 M$, après des négociations
avec Bunau-Varilla, représentant de la Compagnie.
- Opposé à la Colombie, à qui appartenait la zone de Panama, Bunau-Varilla,
avec l'appui des États-Unis, fomenta une révolte qui aboutit à la proclamation
de la République de Panama, reconnue en 1903 par les États-Unis. Panama recevait
en contrepartie, pour 99 ans, une bande de terre à travers l'isthme moyennant
des indemnités. Cet accord fut ratifié par le Sénat en 1904.
Les États-Unis se trouvèrent libres de percer le canal, confié, non pas à une compagnie privée, mais à des militaires (Army Corps of Engineers), ce qui inspira à H.Hauser la réflexion suivante :
"Ils ont racheté le canal... non pour le donner à ces compagnies américaines, mais pour en faire une entreprise d'État, une propriété fédérale. La Colombie... refusait de ratifier le traité de cession : tout d'une coup, comme par hasard, la province de Panama éprouve le besoin de se séparer de la Colombie, et les États-Unis interdisent à la Colombie de réprimer cette sécession. Ce que le Nord a fait en 1865, la Colombie n'a pas pu le faire".
C'est alors l'application de la politique du big stick de Roosevelt. Des travaux sont menés avec des moyens mécaniques puissants et des mesures sanitaires négligées par les Français. Ouvert en 1914, au bout de 10 ans, rendu à la République de Panama en 1977 par Carter, ce Canal est essentiel dans l'impérialisme américain auquel il donne la maîtrise des deux océans.
- hors du continent. L'action de Roosevelt ne se limite pas au continent. C'est une politique résolument interventionniste là où les intérêts américains sont en cause, en vertu du corollaire Roos à la doctrine de Monroe (1904) :
"Des troubles temporaires... peuvent en Amérique comme ailleurs... requérir l'action de quelque nation civilisée, et dans l'hémisphère occidental l'adhésion des Etats-Unis à la doctrine de Monroe peut les forcer, malgré eux, dans des cas flagrants de troubles et d'impuissance, à exercer des pouvoirs de police internationale".
Cette
position traduit la mission des États-Unis et justifie toutes leurs interventions,
à commencer par celle de la République dominicaine en 1905, suivie de nombre
d'autres, y compris des États voyous.
La grande nouveauté est l'intervention directe de Roosevelt dans la diplomatie
internationale :
- 1905 : médiateur dans le conflit entre le Japon et la Russie, traité de Portsmouth
(NH)
- 1906 : conférence d'Algéciras pour régler le conflit entre la France et l'Allemagne
sur le Maroc. Roosevelt envoie deux délégués dans cette affaire où les intérêts
américains ne sont pas directement en cause. Les États-Unis soutiennent la position
de la France, qui obtient le protectorat en échange de concessions à l'Allemagne.
Le rôle des États-Unis est donc essentiel dans le règlement de la question marocaine
au profit de la France.
La
Décennie 1895-1905 a dessiné le futur profil d'impérialisme américain. Une ère
nouvelle s'ouvre, qui annonce la présence active des États-Unis dans la politique
internationale.
L'impérialisme
américain plonge donc ses racines dans un passé, qui remonte pratiquement aux
origines du pays. Par sa nature, il est dynamique, confronté à une population
en croissance continue, à un vaste territoire presque vide et à un développement
économique très rapide.
Les fondements de cet impérialisme sont déjà en place au début du XXème siècle,
avec des bases navales qui n'ont pratiquement pas changé, l'hégémonie sur l'hémisphère
occidental, des interventions à la fois en Europe et en Extrême-Orient et une
politique commerciale agressive (porte ouverte en Chine).
Au XXème siècle, cet impérialisme a été conforté par un triple changement :
- l'affaiblissement des puissances européennes à la suite de deux guerres mondiales
remportées grâce à l'intervention militaire des États-Unis, suivie de son aide
directe à la reconstruction. Le sort de l'Europe est désormais lié aux États-Unis,
leur ancienne colonie. Il y a là un renversement unique dans l'histoire.
- la désagrégation de l'empire soviétique, qui laisse la place, au moins momentanément,
à une super-puissance, position elle aussi unique dans l'Histoire, remplie d'affrontements
entre puissances rivales : Grecs contre Perses, Rome contre Carthage, France
contre Angleterre. Le monde bipolaire semble avoir temporairement disparu, donnant
aux États-Unis le leadership mondial.
- face au Japon, le renforcement de la supériorité des États-Unis dans le domaine
de la technologie, leur confère une avance sur tous leurs concurrents potentiels,
qu'il s'agisse de l'informatique (IBM, Microsoft), de l'espace ou des armements.
Cette supériorité technologique se répercute dans le politique, à une époque
où le niveau de technicité est fondamental dans les relations internationales.
Derniers ouvrages parus de Claude FOHLEN
:
- Benjamin Franklin ( Payot 2000)
- Les Indiens d'Amérique du Nord (PUF 1999)
- Histoire de l'esclavage aux Etats-Unis (Perrin 1998)
&&&&